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Within the confines of the réal ( Suite 20 )

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12

 

Les Hommes Sages

 

 

De ceux dont je parle, s'il ne reste que propos,

C’est que leurs ossements sont redevenus poussière;

Mais il est qu’à notre temps s’écrivent encore les mots

Offerts par une Femme d'école légendaire...

Car si notre cœur s’irise philosophique :

De métaphysique élaboration de par lui,

L’être bon reconduira l’ami sympathique

En lui offrant des paraboles étoilées de nuit.

Et plutôt que d’ordalies fort moyenâgeuses,

S’il est de fuir un monde éphémère passager :

De toute chose visible et non vertueuse,

N’est rien que vent qui court à sa fin sans présager.

Le Magistère suprême regarde la terre

Mais il n’y voit bien trop clair que  légats de Satan...

Ô sages et vénérables preux : pourquoi cette guerre?

Ces royaumes combattants, édifiés décadents !

N’est-il de  force, en l’ascétisme spirituel

Qui puisse en perfectionnement rendre la raison?

N’est-il donc rien, pour contrer l’anathème éternel?

 

*

 

Le sombre ne se peut connaître s’il enlève,

Emportant haut sur le vent les nuées d’horizons.

Le supérieur a l’apparence du sot qui rêve

Il n’est que plénitude intérieure de chiffons !

 

 

 

   L’impact dans l'eau du lac s'était répercuté jusqu’au pied de la colline. Un autre se produisant simultanément sur la berge…

 

   Cela pouvait se voir au large de son étendue… L'eau s'étant mise à bouillonner. Il s'y formait des cercles d'onde qui modifiaient sa surface. Tandis que sur la rive, à quelque deux cents mètres de l’endroit où se trouvait le poète, quelque chose d’indéfinissable finissait de consumer le cœur d'une touffe de fougères dont les feuilles ruinées s'étaient étalées en étoile sur la mousse, pour y mourir…

 

Lorsque Lucien arriva à l'endroit qu'il cherchait, ce qu'il découvrit le laissa perplexe. L'objet encore tiède ressemblait à un fragment d'anthracite. Mais quand prudemment il s'en saisit, ce qu'il ressentit fut plus subtil que de la chaleur. C'était un peu comme si des atomes de son esprit s'interconnectaient via son corps avec les molécules constitutives de cette matière étonnante. Et puis cela transita par son aura; alors que le poids conséquent faisant penser à un métal lourd, s’allégeait de quelques pictogrammes… Sans qu’il puisse évidemment s’en apercevoir. Intrigué tout de même, il contempla l'objet si intensément qu’il lui sembla soudain que sa conscience lui échappait doucement. Dans une sorte d’auto hypnose... Et c'est ce qui arriva...

 

– Lucien... Lucien!!!

 

La voix de stentor tira le poète de son immobilité.

 

– Eh Lucien ! Quoi qu'c'est t'y qui t'arrive?... Non seulement tu t'comportes comme si tu n' me voyais mie, mais ça fait bein cinq bonnes minutes que j'te r'garde: on dirait un type qu'aurait été foudroyé! Te v'là comme un Mort-debout des tranchées de 14… Enterré baïonnette au canon!

 

Sans dire un mot, Lucien lui tendit la drôle de pierre. L'autre s'en saisit. La retourna dans la paume de sa grosse main calleuse de brave gars bucheron de son état. Puis il la lui rendit.

 

– Bah, m’en veux pas mon Lulu, mais moi je n'sais point lire dans les cailloux comme t'y !

– Enfin Gaétan, ceci n'est pas une rune, c'est un objet venu de l'espace, mais, n'as-tu rien ressenti en le manipulant?

– J'admets qu'ça pèse comme du plomb... t'as- trouvé ça où ?

– Cela m'est tombé du ciel...

– Bon, c'est point tout ça, mais j'ai du boulot...

 

*

   Le petit bourg où vivait alors Lucien, avait été bâti à la limite sud de la frontière franco-belge. Pour être plus exact, le village se trouvait en surplomb par rapport au lac de Castel Anatha. Construit à flanc de bonne terre, et cerné par un contrefort de la vaste Forêt-Noire, il avait été un lieu carrefour gallo-romain avant de devenir une petite principauté, puis un bourg d'artisans drapiers relativement important. Un siècle plus tôt, il disposait encore de deux études de notaires et d’un poste de douane qui fut longtemps actif. Et puis, le rouleau compresseur des temps modernes l’avait virtuellement écrasé, ne laissant subsister que quelques métiers à tisser. Tandis qu'en bas, un fleuve mouillait inlassablement les pieds d'un lieu-dit qui lui-même, alignait quelques maisons le long d'une route départementale. Il y avait là un petit commerce boulanger, jouxté d’un modeste café. Le paradoxe, ou plutôt ce qui faisait la singularité de l'endroit, résidaient dans le fait que le village, dont la "coopérative commerciale ouvrière" avait dû fermer, odieusement concurrencée par la création d'une importante zone commerciale aux abords de la ville proche, dépendait à présent de ces deux petits commerces qui héroïquement, résistaient à la broyeuse infernale des maîtres du "progrès".

 

Le lendemain matin, comme à son habitude, Lucien était allé acheter son pain et son journal. Puis il s’était arrêté au café. Certain d’y trouver les habitués dont quelques-uns, juchés sur de grands tabourets de bois gainés de skaï, s’étaient installés à main droite, le long du comptoir zingué. Tandis qu'à l'opposé (et donc à main gauche toujours en entrant) se trouvait la partie épicerie. Ses étagères, peintes en vert comme les meubles du vieux café tranchant sur le fond rugueux, pareillement blanchi à la chaux qu'autrefois. Ce décor faisait penser à un atelier desservant une étable, à cause du foisonnement hétéroclite d’objets et outils paysans s’y trouvant fixés un peu partout sur les murs 

 

De hauts fonctionnaires avaient bien tenté de déloger la propriétaire pour faciliter l'implantation d'une voie rapide. Mais tout comme le brave boulanger: elle avait courageusement décliné une offre d'achat qui se faisait pourtant de plus en plus incitative.

 

– Non mais des fois! Disait-elle à ses clients: pour qui ils me prennent ceux-là! Leur pognon qu’ils le gardent pour d'autres! Mais je resterai chez moi!

 

De fait, les autorités municipales qui avaient été de connivence avec les promoteurs ne la portaient pas dans leur cœur. Et l'on avait dû modifier le tracé initial. Cela fit que l'autoroute fut construit de l'autre côté du fleuve, ne pouvant plus alors desservir comme prévu la zone voulue par le maire, sinon que par la création d'un coûteux pont bretelle-d'accès. Alors le magistrat et ses acolytes furent contraints de renoncer à leur projet de zone d'activité artisanale: c’est tout dire !

 

Autrefois Gladys, que Lucien respecte particulièrement pour son courage, avait fait partie de la chorale catholique de l'église communale. Cependant elle s'interrogeait beaucoup sur des valeurs qu'elle aurait souhaité ressentir plus larges d'esprit. Comme notre poète, elle avait des idées porteuses de plus d'aisance spirituelle que celle généralement accordée par la doctrine qui lui avait été enseignée. N’étant pas toujours d’accord sur les textes qu’on lui proposait de chanter, elle avait donc décidé comme lui, de cesser toute participation prenante à ce culte, qui somme toute, ne lui correspondait plus. Sa vie se résumait donc à son activité de tenancière de bar-épicerie. Ainsi les braves paysans qu'elle voyait, et avec qui elle conversait, constituaient son univers… Mais cela allait pourtant changer !

 

¤

   Irrationnelle et exquise, elle est un peu comme une promesse qui se propose en reculade…

 Quand on lui tend la main… L'histoire de Marie-la-bleue avait autrefois alimenté une légende qui était digne de celle de la forêt de Sénart et de Merlin l'enchanteur. Mais pour que des faits d'avant puissent s'admettre aujourd'hui, il eut fallu produire davantage de preuves. Or, seul le doyen du village, et ce uniquement dans sa jeunesse, pouvait prétendre de l'avoir vue…

 

Comme son aïeul, celui-là avait exercé le métier de puisatier. Il avait aussi appris les "herbes qui guérissent" et certains de ses actes témoignaient d'un fort magnétisme-guérisseur. Lucien, au tout début, quand il était arrivé là pour se marier à une fille du village, n'avait pas manqué de parler longtemps avec le vieil homme. Ce dernier lui avait alors confié d'avoir vu l'étrange Dame émergeant de l'eau du lac…

 

À l'époque, le poète qui n'était en rien superstitieux mais assez ouvert, prônait plutôt la prudence dans ce domaine. C'est pourquoi à présent, même si la situation lui semblait différente, il hésitait à ébruiter l'affaire de la "pierre"…

 

C'était sans compter avec la verve du brave Gaétan! Et lorsque Lucien s'installa à une table du petit café, un des clients accoudés au bar se retourna. Puis il hurla quasiment une phrase d’accueil, au demeurant assez narquoise:

 

– Salut poète ! Alors, il parait que tu aurais trouvé "la pierre philosophale"?

Les humains, à en croire certains d'entre eux, seraient les dangereux descendants d’une lignée de singes prédateurs… Certains même se trouvant probablement en devenir d'être des sortes de docteurs Jekill! Lesquels hésitants encore à choisir le côté homme ou le côté bête. Ainsi donc, lorsqu'ils se trouvent en "meute d’assoiffés" c'est d'un cœur plus ou moins alcoolisé qu'ils dénigrent à plaisir! Tout, en criant "haro sur le baudet": ils se complaisent à ricaner bassement. Faisant comme des hyènes sans véritable courage. S'ingéniant à griffer le dos du patient supplicié. Sans même regarder dans sa direction. Piqué au vif, Lucien qui venait à peine de s’installer se leva bruyamment de sa chaise. Sans dire un mot, il paya sa consommation qu'il laissait intacte. Puis il s'apprêta à quitter la salle en emportant son secret. Broyant du noir dans son cœur. Mais il s'arrêta soudain au moment de franchir la porte qu'il venait d'ouvrir, se retourna de trois quarts et leur dit:

 

– Un  homme intelligent, s'il fait fi de vaines paroles: c'est avec la vérité dans l'âme.

 

Et puis il s'en alla.



24/04/2016
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