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CONTE


LA MAISON FAITE D'ENCRE ET DE PAPIER

Robert-Henri D.

LA MAISON FAITE D'ENCRE ET DE PAPIER

(Conte de Noël)

 Tous droits réservés

 

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Et moi... qui ne suis guère… Qu'un vieil homme au caractère… Imaginaire… je vis dans le cœur rabougri d'un village précaire. Ma maison qui ne vaut, sinon que par l'écrit ci transcrit. Je l'ai faite de papier archaïque. Mouillé d’encre sympathique.  J’y écoute souvent du Vivaldi, tandis qu'en haut lieu, des lutins malicieux s’emploient dans un grenier souvenir, à faire vivre mes pages passées... Dans votre présent à venir.

 

 

***

 

1

 

Oscillant doucement dans son corps de bois ciré, le temps cuivré qui s'en balançait, faisait néanmoins entendre un tic-tac qui se voulait, sinon harmonieux, au demeurant parcimonieux. Dans un recoin d'une page exprimée, on pouvait entrevoir, minuscule, l'esquisse d'un bureau mal dessiné par un crayon mordillé. Une petite main y tapotait sur un clavier silencieux. Tandis qu'au-dehors, une pluie fine et délicate, continuait de poser une à une les gouttes d'une eau impavide sur des vitres déjà dégoulinantes, mais visiblement impassibles. Surgissant en secret d'entre deux lignes, quelque chose de vivant s'extirpa des aventures de Tom Sawyer. Reniflant l'air tout en agitant des vibrisses inquisitrices,  cela gagna peu à peu le bord vertigineux de l'étagère aux livres soigneusement alignés. Et puis, fermant les yeux, se jeta soudain dans le vide...

 

C'était la fille d'une souris d'ordinateur et d'un hamster bricoleur... Maligne comme ses parents, elle vivait tantôt dehors, tantôt dedans cette maison qu'elle pensait bénie des encres bleues. C'est une allégorie certes. Et qui fut autrefois bâtie comme ces phrases simples, qui pourtant, construisent de belles histoires. Mais elle la voyait fort bien façonnée par de la gracieuseté. Celle obtenue, pensait-elle, de la plume d'un elfe constructeur. Celui-là même qui était tombé fol amoureux d'une fée verte. Délicieusement belle et munie d'ailes: celle-là était de la taille d'un joli paillon. Et quand on l'en questionnait, Miette se plaisait à répondre qu'elle les l'avait tantôt rencontrés dans un autre "Monde". Lequel se trouvait nécessairement rangé, bien à l'abri, entre des livres reliés au contenu soigneusement répertorié.

 

 

À peine se fut-elle douillettement reçue, sur le gros oreiller blanc soigneusement disposé sur le lit de la petite… Que Miette avait trottiné sur les draps fleuris, pour plonger à nouveau, mais cette fois vers le sol de la chambre rose…

L'on entendit bientôt plus que le tip-tape de la pluie… S'accompagnant du cliquetis que produisaient les doigts mignons de l'enfant. Tapie dans l'ombre, Miette suivait le jeu mignon des petits doigts agiles… Mais elle était seule à voir la gamine qui se trouvait gentiment assise,  devant la drôle de machine, à l'écran-moniteur allumé.

 

La solitude est une muse silencieuse. Elle fabrique pour nous des pensées si fortes, qu'elles peuvent finir par se concrétiser pour mieux disparaitre ensuite, comme éphémères. Mais qui saurait dire si nous ne sommes pas nous-mêmes, autre chose que l'expression matérielle erronée de quelque image immatérielle? Nos vies se construisent et se déconstruisent de siècle en siècle… Indéfiniment… Mais à la fin: qu'avons-nous vraiment vécu? Nos printemps furent-ils généreux ou pernicieux? Et nos étés, et nos automnes: qu'en avons-nous fait? Qu'ont-ils fait de nous? Et de moi... qui ne suis guère… Qu'un vieil homme au caractère… Imaginaire…

 

À présent était venu le temps de mon hiver…

 

Au-dehors de moi, il fait si froid et si gris que c’en est à pleurer des larmes gelées ! Mais à l'intérieur chaleureux de mon être, ça pourrait tout de même aller. Ne serait-ce qu'un an encore... ou quelques autres... mais combien?

Oh ! Et puis basta ! Je ne suis pas là pour en parler… Revenons plutôt à cet adorable petit rongeur qui est capable de se transformer à son heure. Sans compter qu'il savait aussi s’intégrer impromptu, à un dispositif du même nom que son corps à lui… Ou plutôt à "elle" puisque d'un genre invariablement féminisé. En revanche, si ce truc que j'utilise comme vous, ne savait véritablement trottiner autant qu'elle, il faut savoir qu'il est muni de plusieurs boutons. Et que pour se déplacer, il a besoin de la paume de l'une de nos deux mains. Quant à son interminable queue 's'il en est), il se trouve qu'elle se voit généralement reliée, car connectée, comme si attachée de dos à dos… À celui d'un ordinateur de bureau.

C'est que, voyez-vous: notre Miette se plait à déserter la réalité de son nid naturel au profit d'un autre, virtuel... Celui-là, second, étant situé dans la maison où vit Monsieur Gamberge. Ce vieil homme au caractère très imaginaire. Et qui, lorsqu'il s'installe en bas de la Maison d’encre et de papier, écoute du Vivaldi...

 Tandis qu'en haut. La petite-fille qui s'y présume, s’emploie de son côté à nous faire visiter les pages témoin d'une existence imaginée, qu'elle souhaite néanmoins protagoniste...

Bon, moi je veux bien, mais protagoniste de qui, de quoi? D’une histoire? Une illusion? Où l'image d'une vie... qui serait chose inventée de toutes pièces? La belle affaire !

 

Allez ! Écoutez plutôt ça…

 

Comment? Vous n'entendez rien?

 

Alors, imaginez l'œuvre musicale… En son début, elle vous fait entendre le Concerto n° 1 en mi majeur, op. 8, RV 269…

 

Comment dites-vous?

 

Mais oui ! C'est bien  « La prima Vera » !… Bravo ! Vous êtes perspicace !

 

– De cette œuvre qu'écrivit Antonio Vivaldi, c'est le mouvement des "Quatre Saisons" que j'apprécie le mieux, songeait la souris. Surtout lorsqu'alors, raisonnent harmonieuses... premières notes représentatives d'un printemps qui se devine absolument fabuleux!…

 

Mais chut!... Car voici que juxtaposé, car s’entendant autant dedans que dehors, le souffle long de Dame-Bise, s'insinue parmi mes musiciens improvisés…

 

À n'en pas douter: celle-là devait être toute d’allure blême ! Capable d'emporter loin ses paillettes de givre ! Mais rageant tout de même, à ne rougir, malgré les bonnets, que peu d'autres joues que les siennes. On l'aurait pu croire à cet instant s'offensant ! Probablement contrariée de voir bourgeonner quand même de belles effrontées, divines Roses en robe de Noël: ces beaux ellébores, blancs ou roses, qui courageusement l'affrontent, racines bien ancrées, au bord de la pelouse glacée du modeste jardin d'agrément !

Il faut dire que ça n'est pas partout qu'il existe des ailleurs si particuliers ! Qui plus est, avec pour compagne improvisée, une maison faite d'encre et de papier ! Laquelle ne se réalise et règne, qu'au son d'une belle musique aux tonales entièrement mémorisées ! De fait, l'air d'ici dedans, et sa température, sont pareillement idéals qu'il se peut qu'on le désire. Et puis, il n'y a guère à craindre d'autre souffle, sinon que celui placide et tiède, naissant volontiers de mes lèvres pour créer quelques autres mots murmurés… Lesquels s'échangent en votre pensée complice: simplement doucereuse, car chaleureusement partagée.

Mais voilà ! Si ce qui fait chaud au cœur, est fort appréciable aux sens humains, c'est pourtant davantage, le dégagement simultané de la  lumière qui jaillit en flammes, lorsqu'apparaissant à l'est, son hélianthe embrasée... Laquelle croît et s'impose en fleur de ciel, et réchauffe au printemps, les nouveaux sangs encore frileux d'hier l'hiver!… Et d'ailleurs n'est-il pas vrai, que ce qui renait et revit, s'il a grande utilité d'eau, n'en a pas moins besoin, qu'il soit flore ou faune,  d'un peu de soleil pour s'épanouir?

– C’est mon ami et c'est mon maitre, pensait la petite fée à propos de l'étoile bienfaitrice de la terre !

Et même si elle devait s'en méfier parfois, quand son feu se faisait trop ardent, Miette la chérirait admirativement pour toujours. L'imaginant pareille à un radieux Phébus, qui juché sur son char, s'en va filant haut dans l'azur, et fait s'effilocher la laine éthérée de moutons  paissant pour d'autres dieux que lui !

Oh, bien sûr, une souris, ça sait aussi se montrer de belle nature ! Surtout quand elle se promène dedans ou dessus, le corps généreux de Gaïa… Sa propre génitrice… Et qui l'a su rendre conceptrice à son tour…

Mais alors, penserez-vous? Notre rongeur malicieux, s'il est aussi bien comparable argotiquement à une jolie femme, serait-il mieux que nous les hommes, sacré d'elle en secret qui pourtant s'en défie? Nul autre que la déesse tellurique ne le saurait dire… Et puis ce serait aller un peu vite, que croire le petit être totalement privilégié ! Ainsi, comment voulez-vous par exemple parler en bien de sanctuaire sous la terre, quand l'hiver, vos volets feuille, se soulèvent au moindre souffle d'air !

Pourtant, lorsque blottie, elle s'y sent rassurée, c'est qu'assurément notre Miette s'y trouve tout de même à l'aise ! Et que si elle aime à séjourner au centre de la spirale elliptique de son monde prosaïque: c'est qu'avant tout elle est aussi éclectique… Car tantôt être de chair objective… Tantôt animal électrique…

 

Surtout, n'en doutez plus ! À coup sûr: la petite est une fée! Sachant que dès qu’un soleil au cœur l’allume, elle est comme le lézard-allumette qui resterait scotché à son adret. Solitaire certes, mais prêt à se carapater dans le premier interstice de pierre ! Quand le temps est au beau, c'est là qu'il fait si bon à vivre et revivre ! Et qu'alors la mignonne en quitte aussitôt son nid douillet d’herbes sèches, ses réserves de graminées, et sa galerie des arts enracinés d’en bas ! Elle délaisse ce qui serpente là. Sous la terre qui est alors couverte de son cher gazon bien dressé. Elle s'imagine trottinant sur la tête d'un monde aux cheveux verts... Oubliant qu'il sont hérissés en hiver comme des mots vertement pétrifiés. Et alors zou ! Foin de toute cette grisaille emmagasinée lors d'une veille éplorée ! Et hop ! Car c’est alors le moment rêvé de se dégourdir les pattes avant d'exciter ses neutrinos. Et c'est après qu'elle se glissera subrepticement… Sous la main délicate de la fillette… Afin de pénétrer l'âme de sa sœur mécanique. Et se reconnecter avec la boite à électrons !...

Alors, agissant sur l'écran allumé. Sautant toute page qui semblerait couverte d'encre d'imprimerie grisée plus que soi, elle retrouvera enfin le moment tant attendu. Celui qui satisfait tout internaute sympa, et qui se plait de donner forme et vie à des mots qui sans lui, resteraient épars, comme gisants inutiles, dans sa tête hors circuit...

Quand s'anime la machine: c'est là que Miette est heureuse ! Et que comme une skieuse, glissant guidée par-dessous la paume humaine, elle drible le faisceau laser en s'imaginant avant... la bille caoutchoutée sur son tapis, tel un ballon que l’on confie au pied du tacticien de service...

Et vas-y que j’te clique comme on zappe à la télé !

Il y a des rires étouffés, des pieds nus sur le sol, des murmures… Et sans oublier le tic-tac solennel de la grande Comtoise… C’est comme si l’on feuilletait les pages d’un gros livre… Mais emprisonné à vie, à l’intérieur d’un écran moniteur. Tandis qu’alentour la nuit, et la lune, revenues sans faire de bruit, gentiment se regardent et brillent, jusque dans l’œil du vieux cheval à bascule, qui dans la chambrette, est resté sagement de bois. Malgré le charme invisible qui l'environne… peu à peu.

 

 Ah ! Ces mots que l’on partage sur l'Internet !

Il y en avait de toute sorte ! De ceux que l’on déguste. D’autres que l’on dévore. Ou encore. Quelques-uns d’usage si rare, qu’on n’en connait pas la véritable signification, et que l’on mâche et rabâche. Pour s’en rassasier. Jusqu’à les digérer enfin… Entièrement admis comme écrits en amis. Sur du papier mâché… Pour souris lettrée !

 

   – Mais comment font les enfants dont les parents démunis ne peuvent leur offrir un ordinateur? Et d'où pouvait bien provenir celui-ci?

 

Toujours intégrée à la souris électronique, dont le dos rouge vermillon trop lisse, n’avait plus rien de commun avec les reflets soyeux de sa fourrure quand elle redevient animale, Miette n'était pas dupe. Elle savait que monsieur Gamberge ne disposait que d'une maigre pension de retraite. D'ailleurs, tous les soirs, il s'éclairait à la chandelle, pour économiser l'électricité qui du reste, ne servait qu'à alimenter la drôle de machine… Dans la chambre rose… De la maison faite d'encre et de papier…

 

*

  

2

 

 

   Autrefois : il n’y avait que les livres pour raconter des histoires. Ceux-là étaient riches de leurs pages toutes décorées d’encre d’imprimerie. Mais à présent, nul ne sait plus où se retrouvent les personnages des belles aventures idéales. Et pas même ceux des contes d’Hoffman, ou d’Andersen… Les héros et leurs belles sont-ils restés dedans? Sont-ils au contraire dehors ? Qui peut dire où se situe aujourd'hui leur vrai domaine. Sont-ils à naître de la machine ou du livre qu'elle imprime dans le seul but de "faire du papier"… Et si dans ce pays improbable que l'on s'imagine vrai pour mieux y croire, la maison faite d’encre bleue et de papier chiffon n’était pas que virtuelle? Où serait-elle dans ce cas? Où serait son monde issu du mien imaginaire?… Dans quelle "galaxie" de notre esprit, là pourrait-on trouver… Quel endroit de l’univers des poètes pelleteurs de nuages à leurs heures de présages… Celui-là peut-être, est supposé n’exister que camouflé parmi les blancs interlignes du grand livre des Histoires insensées? Lesquelles s'échinent à le rendre vrai. Bien que difficile à pénétrer sans se perdre. Car invisible… Et puis, qui pourrait vraiment vivre à la fois dans les pages d’un livre faisant état d'une maison de papier imprimé, mais aussi dans la nature: comme certainement en vrai ?!

 

Oui, mais non ! Pas vraiment… En tout cas, pas aujourd’hui. Pas dans ce coin de la terre… Où les boussoles autant que les saisons se retrouvent déboussolées à chaque page qui, pareille aux aiguilles du temps, se tourne parfois autrement…

C'est ainsi que chaque solstice qui s'installe à l'écliptique du livre, fait qu'un autre chapitre a déjà pris le relais… Voici même une gravure: celle censée montrer une guirlande de Noël ! Mais qu'alors, dehors, salut les courants d'air ! Et bonjour la maison de papier. L'hiver a remplacé l'automne !

 

En s’éveillant ce matin-là dans son labyrinthe, Miette était frigorifiée ! Adieu soleil ! Adieu mon beau Phébus. Le dieu des glaces te remplace ! Bonjour le froid… Bon vent t’es plus là ! Le général hiver parade: il a revêtu son uniforme tout galonné de givre. Il fait de nouveau le pas beau ! Et alors les nuages dans le ciel crissent après lui !

– Heureusement que dans le ventre mis à plat de la terre, comme en fait tout un plat la fourmi de la fable... il se trouve que Miette a rentré ce qu'il faut de foin et de grain… hé tiens ! se dit encore la petite fée souris, voilà justement que la neige tombe de plus belle ! Alors, pour ce matin, c'est aussi bien que je refile au fin fond de mon trou !

 

*

3

 

   Si l'on est un être humain qui a su garder un tant soit peu la mémoire de quelque rêve d'enfance, il se pourrait que l’on regrette, au moment de notre dernier soupir, d'avoir quitté la jungle de Mowgli pour un monde plus vaste, que l’on présumât à tort, pour être probablement meilleur: celui sauvage, où habitait en vrai Rudyard Kipling, son créateur… Mais alors, peut-être que si l’on renaissait en petite souris suffisamment maligne, l’on se contenterait pour cela, et avec raison, des quatre éléments qui l’ont constituée… Et qui sait encore, peut-être qu'alors, l'on ferait bien de se reposer l'esprit en suivant simplement à la trace: la plume qui l’a créée?

 

Pour simplifier l'équation quadra élémentaire: l'on pourrait admettre même, que quel que soit l’instant qui est offert par l’une ou l’autre des quatre saisons, elles n'en sont pas moins de bonnes épouses pour l'humanité, qui tel les anges, aident parfois à obtenir le meilleur à ces foutus éléments qui les ont mariées sans leur demander leur avis…  Comment dites-vous? Ah vous en doutez? Pourtant, il me semble que tout le monde peut admettre l'intérêt d'une équation aussi simple:

 

Quatre saisons + quatre éléments = vie sur la terre !

 

Il restait que là-haut, dans la chambre rose aussi il faisait un peu froid. Alors l’enfant avait éteint la drôle de machine. Puis elle s’était installée bien au chaud: entre les draps fleuris.

 

Mais à peine fut-elle endormie que l’écran se fût rallumé!...

 

Apparurent alors des ours qui dansaient. Des singes et des chiens savants, et même des renards et des marmottes ! Certains marchaient sur un fil, tout en jonglant avec des torches allumées. Tandis que d’autres faisaient des pirouettes en lançant des couteaux vers des cibles invisibles ! Et encore, il y avait des crocodiles qui croquaient des cailloux, et d’autres encore, qui pareils à de gentils dragons crachaient du feu ! Tandis que silencieusement chantait la flute double d’un singe musicien, aussi virtuel que tout ce qui l’entourait dans ce foisonnement d’électrons libres, que l'on pouvait croire directement descendu des étoiles pour la circonstance !

En fait, ce monde n'aurait pu vivre d'un seul pixel de lumière, s'il n'eut jamais été issu d'une création d'abord écrite… Comme étant de celles, que la fillette savait puiser sur l’étagère aux livres soigneusement alignés… Livres qui se retrouvaient animés par un esprit… Tapi dans le processeur d’une étonnante machine… Une boite reliée d’un côté à une ligne téléphonique désaffectée… Et de l’autre… Au pauvre circuit électrique, parfois balbutiant, de la maison de papier… Maison qui d'aventure, n'existe que par le fait que vous m'avez lu jusque-là… Et que si vous pensez que tout cela n’est qu’un conte, sorti tout droit d'une imagination restée quelque peu enfantine, vous aurez certainement raison… Mais qui sait: peut-être qu'encore, lirez-vous la suite?


 

4

 

 

   Et nous voici donc en décembre. Les décorations du centre-ville et de ses quartiers huppés brillent de tous leurs feux… Tandis qu'en d'autres lieux, tout est resté gris ! Il faut reconnaitre que les masures de pauvres et autres abris pour les gueux: ça montre trop souvent cet air triste qui est commun à des lieux qui ont été, ou seront bientôt, complètement oubliés.

 

En bonne petite fée respectueuse de sa charge, Miette n'avait pas manqué de feuilleter le livre de vie de Monsieur Gamberge. Elle y avait pu constater que beaucoup trop de pages racontaient des histoires de pauvres gens errants. Certains sont des malheureux, n'ayant pas trouvé l'eldorado qu'on leur avait promis en échange de leurs économies, alors qu'ils ont surmonté mille dangers, puis traversé la méditerranée, dans des barcasses, ne demandant qu'à chavirer… Ou bien encore il y a ces êtres bohèmes, aimant par-dessus tout, leur liberté…  Certains logeant l'hiver dans des cartons si indignes qu'ils ne pouvaient constituer, ne serait-ce que pour un soir, une véritable maison d'encre et de papier…

 

Bien que fort taciturne et vulnérable, monsieur Gamberge avait pourtant eu droit au chapitre ! Alors pourquoi pas eux, pensait la fée-souris… Et justement, dans ce chapitre qu'elle parcourait, il y avait écrit qu'il n'était nul besoin de savoir s'exprimer pour faire honneur à un nom propre pour le moins prédestiné ! Alors se disait la maligne: moi le pré je connais ! Mais la destinée?

 

Et pourtant: Qu’est-ce qu'il s'en foutait le père Gamberge de sa propre destinée ! Son deal à lui c'était le rêve ! À passer soixante-treize années justement à tout rater, il avait même fini par s'accepter tel qu'il était devenu: "un mec de la cloche" comme on disait dans l’ancien Paris… Enfin presque !

 

Mais est-ce par le plus grand des hasards que monsieur Gamberge avait trouvé ou s'était imaginé trouver la fillette abandonnée… Sur le parvis de l'église? Miette était-elle présente à ce moment-là? Aurait-elle voulu favoriser cette rencontre? A-t-elle délibérément créé un mirage, ou juste évoqué l'image qui s'attachait à un vœu? Allez savoir de quoi sont capables les fées !

 

C'était lors d'un soir qui s'était fait plus noir qu'une misère… La fillette n'était jamais venue auparavant dans ce quartier perdu d'une banlieue improbable: ilot ringard pour des paumés probablement sortis de chez Paumé. Sa mère qui aurait été fille de joie s'est peut-être perdue, disaient les plus anciens qui n'étaient sûrs de rien. Son souteneur, pourtant bonne pâte, étant prématurément décédé, alors la fillette s'était retrouvée sans logis… Disaient d'aucuns, qui pour se rendre intéressants, lui inventaient une histoire. Mais était-elle vraiment sortie de celle-là?

Depuis lors, vivant davantage d'eau fraiche que de bon pain: la fillette se plaisait à s'assoir virtuellement, durant certains soirs sans lune, sur ce parvis d'église. Dans la rue des livres. Et c'est de là qu'elle regardait passer des passants transparents qui ne la voyaient pas.

 

– Et pour cause: pensait l'ingénue souris !

 

Pourtant on l'aimait bien cette petite ! Si bien même: que tous ceux qui ne la voyaient pas prenaient néanmoins du plaisir à bavarder un moment avec elle.

 

Le père Gamberge, et l'enfant invisible, s'étaient donc raconté leur vie. Comme tous les autres. Petit à petit. Par le truchement des certaines ondes électriques complices d'un certain magnétisme étrange… Qui justement ne s'échange, que par la complicité de quelque fée sympathique… Par exemple: une souris... qui sait se faufiler dans la carte-mère de certaines machines…

Alors ils avaient parlé des fêtes de fin d'année qui approchaient. Et chacun avait plongé dans le souvenir d'un temps qui lui fut difficile, mais qu'il estimait pourtant meilleur.

Mais voilà, le vieux était très timide. Et l'enfant, bien que bavarde, se montrait au moins aussi timide que lui. Pourtant, quelques internautes qui eurent vent de leur histoire, s'échangèrent des "post" qui s'évadaient de plus en plus des circuits, pour finalement les faire se rencontrer, chaque fois le soir… Au figuré… Quelque part s'écrivant… Sur une maison faite d'encre… Habillant du papier... Dans un endroit secret de la rue des livres.

C'était donc autant d'instants de bonheur qui s'obtenaient par le biais du fameux PC !

Mais Gamberge n'avait encore jamais osé demander à la fillette de l'accompagner en vrai. Et pour, en se tenant simplement la main, parcourir un petit bout de leur chemin de vie.

Il faut dire qu'avec sa veste trouée, ses chaussures qui baillent aux corneilles, et ses cheveux hirsutes, malgré qu'il ait vécu presque soixante années de plus qu'elle, le bougre n'en menait pas large ! Mais probablement qu'elle non plus...

Ah ! Pourtant autrefois: il avait été un homme élégant le père Gamberge ! Mais il pensait tristement que de toute façon, hormis ce temps de dernière jeunesse que lui offrait la présence de la fillette,  les choses de la solitude allaient sûrement revenir quand elle partirait, et qu'ensuite il ne saurait continuer ainsi longtemps d'autres années, avant celle dernière... Il hochait ostensiblement la tête, lisant sa propre histoire, tout en marchant dans la rue des livres, quand deux femmes pressées jaillirent soudain d'entre deux lignes. Chargées de toutes sortes de décorations, mais ne faisant pas attention à lui, elles le heurtèrent. Si bien que quittant sa page pour revenir au monde réel, il dut reconnaitre qu'elles étaient vraies !

 

– Sacré nom ! Dis l'une d'elles: chargées comme nous sommes, nous n'allons pas y arriver !

– Mais si lui répondit l'autre, mais à défaut de voir où nous mettons les pieds, ce serait peut-être bien que nous regardions tout de même où nous allons !

 

À tout le vrai, il eut été logique de les entendre s'excuser auprès de l'homme qu'elle venait de bousculer faute de l'avoir vu, mais le fait est qu'il avait déjà disparu!... Comme si soudain déconnecté de leur réalité.

Ce fut pourtant à ce moment précis que quelque chose d'étrange se passa !

L'un des réverbères,  alors qu'aucun ne fonctionnait plus depuis des lustres, se mit à clignoter à la manière d'une guirlande à sapin. Et puis il s'alluma s'un seul coup ! Offrant une si chaleureuse lumière que tout parut soudain moins gris ! Les deux femmes qui d'instinct avaient levé les yeux s'étaient ensuite regardées... interloquées.

 

Monsieur Gamberge avait tant l'esprit ailleurs que son corps était parfaitement invisible… Mais cela ne l'empêchait pas d'être physiquement présent ! À gamberger… Comme à son habitude. Pourtant il comprenait:

– Ceci ne pouvait être qu'un signe ! Mais lequel? Et de qui?

Alors il avait esquissé un sourire ambigu.

Ha ! C’est qu’il en avait vécu dans les livres, des situations de ce type, le vieux ! Alors il n’était pas dupe, et sachant que l’empathie de beaucoup, lorsqu’ils se réunissent, est capable de modifier l’osmose de tout un quartier: il se dit que sa vie était agréable et que c'était bien ainsi…

 

Encouragés par le mystérieux éclairage que leur proposait le non moins mystérieux réverbère, les habitants qui pour beaucoup rechignaient le soir, à parcourir la rue des livres, réapprirent à se parler sur le trottoir. Il pouvait sembler qu'ils réapparaissaient un à un comme par enchantement... Incrédule, le père Gamberge n'en croyait pas ses yeux. Il était pourtant improbable que l'un d'eux ait pu infléchir la décision du directeur de la société d'électricité ! Et d'ailleurs, si ce dernier avait jugé utile de débrancher, par sécurité, toute la ligne des réverbères, c'était bien parce qu'ils n'éclairaient plus que des ruines ! Du moins c'est ce que depuis son fauteuil de cuir il croyait savoir. Mais que savait-il au juste des quartiers de pauvres? Lui si riche !

 

– C'est peut-être que quelqu'un nous offre cela en guise de cadeau pour la Noël? Avait émis la petite fille...

 

À moins que ce ne fût un cadeau du ciel?

 

– Hé, hé ! Les miracles: ça existe ! Fit une toute petite voix… Mais ça n'était pas celle qui s'entend généralement d'un gosier de souris… Alors qui?

 

 Monsieur Gamberge avait bien cru apercevoir l'esquisse d'un visage, l'espace d'une seconde, derrière la vitre sale d'une fenêtre brisée… Mais il hésitait à se prononcer. L'image avait été trop fugace. Et puis il ne voyait pas ce qu'un chérubin ferait dans ce coin ! Alors il avait passé son chemin…

 

 

*


 

5

 

 

 

   Si la petite fille avait adopté le père Gamberge, ça n'était pas qu'elle le trouva hautement rassurant. Toutefois, elle se pensait engagée dans une mission d'importance: une mission humanitaire en quelque sorte…

 

Le fait de vivre trop de pauvreté n'a pourtant rien de gai. Celui de partager un endroit aussi fragile et précaire qu'une maison faite d'encre sur du papier à rêves, tenait d'une sacrée dose d'imagination ! Et l'autre encore, qu'elle put lui offrir pourtant une vraie chambre, avec lit et bureau… Ce dernier étant muni d'un ordinateur en parfait état de marche ! Alors là: ça devenait carrément utopique ! Totalement invraisemblable ! Et pourtant…

 

***

 

– Nous allons faire des merveilles, avait dit la femme aux guirlandes. Alors d'autres étaient venues, comme si émergées soudain des ruines…

 

   – Henri, chargez-vous donc des toiles d'araignées, dit-elle à Monsieur Gamberge qui passait visiblement là par hasard. Et toi qui te caches, tu vas surveiller nos travaux… pour que tout se passe comme il faut.

 

Le petit être avait coutume de vivre dans un monde où se côtoyaient des anges de lumière: il avait trouvé leur initiative éblouissante. C'est pourquoi il avait eu grande peine à ne pas applaudir quand le vieux réverbère s'était ranimé. Quant à tous ces pauvres hères qui étaient revenus: même s'ils ne laissaient voir de leur corps qu'un discret sillage d'étincelles, ils savaient néanmoins se montrer riches d'idées en tous genres.

 

Le vieux réverbère s'était peu à peu appris à clignoter tous les soirs. Pour montrer lui aussi de la joie. Et puis c'est après cela qu'il faisait de son mieux. L'on aurait pu penser à ce moment que l'esprit qui prépare à la Noël l'habitait peut-être? En tout cas celui-là qui à n'en pas douter, devait-être un ami de la fée Miette, semblait devoir ne plus quitter le quartier de la Maison d'Encre et de Papier !

 

Et c'était tant mieux !

 

– C'est bon de pouvoir à nouveau briller pour éclairer toute cette joie, se disait-il peut-être?

 

Il faut reconnaitre que son corps de métal avait souvent entendu les gens maudire son manque de lumière... Mais comment pourrait-il illuminer encore un monde de papier imprimé: si ce qu'il s'y produit ne se réalise que par l'impression d'articles dépourvus de lecteurs, d'humour et de joie ?

Pourtant, en s'amourachant du personnage de la fillette qu'il pensait indument d'avoir lui-même créé, monsieur Gamberge n'avait-il pas aidé à provoquer quelques jaillissements d'altruisme sincère? Des bribes de ces sentiments lecteurs, qui  créent de l'amour, même virtuel, dans des coins de rues paumées?...

 

Puisse en tout cas ce sentiment qui vient de vous se montrer durable, et même s'apprenne jusqu'à s'étendre à toute la ville...

 

Mais observons, observons, pensait Miette.

 

**

 

   La fin de l'année était de plus en plus proche: les rues de la ville commençaient vraiment à fourmiller… De son côté, Henri avait fini depuis longtemps d'enlever les toiles d'araignées ! Alors il avait recouvert les murs gris de sa pensée par des fresques forestières, qui la faisaient imaginer plus vaste. Quelques tables figurées commencèrent à se dresser et les arbres peints sur les murs, se paraient d'eux-mêmes d'étoiles, et de guirlandes de toutes les couleurs.

Alors, l'on trouvait que le réverbère offrait une clarté qui devait être l'une des plus belles connues: car magique… Comme à l'image de la bonne nouvelle qui allait être annoncée .... Et que d'aucuns, s'ils en doutaient de naissance, évoquaient quand même: pour justifier ce qui qui se présumait.

 

À n'en plus douter, cette lumière symbolisait peu à peu celle prétendue autrefois de l'étoile de Noël:

 

– Vous savez? Disait Henri Gamberge aux ersatz de passantes et de passants: c'est celle-là qui est capable pour un soir, de rapprocher tous les gens, pauvres ou riches…

 

Même des gens aisés, qui craignaient ce passage que représentait la Rue-Aux-Livres, puisqu'il avait été autrefois jugé dangereux, car sombre et lugubre, viendraient très bientôt garer leurs belles voitures sous le réverbère. Ils apporteraient des friandises et des jouets en bon état. Henri les disposerait autour d'un sapin virtuel....

 

L'on pouvait s'imaginer que l'empathie s'installait peu à peu. Que des mains se touchaient et même se serraient. Des sourires naissaient naturels sur des visages épanouis comme des fleurs d'amour… Qu'éclairait le réverbère: généreusement…

Miette aurait souhaité devenir une humaine, pour s'intégrer à eux... Mais, ne l'était-elle un peu... justement? D'ailleurs depuis qu'elle avait vu, tapotant sur son clavier d'ordinateur, une petite fille qui communiquait avec le reste du monde durant certains soirs… Elle vivait chaque seconde avec l'espoir que se réalise tout ce qui peut naitre de bon et chaleureux dans les histoires qui s'écrivent... À défaut de se vivre jamais longtemps en vrai.

 

**

 

Au fur et à mesure que les jours passaient, une animation de plus en plus manifeste et fébrile semblait insuffler une nouvelle âme à la rue des livres. Une transformation totale s'était produite. L'on ne saurait dire que cela s'y révélait de jour. Mais chaque soir, de nouveau le charme opérait. Le vieux réverbère recommençait d'offrir sa lumière réconfortante à tous les passants qui s'y croyaient. Malgré la froidure, ceux-là s'adressaient quelques mots chaleureux et courtois, à chaque fois qu'ils passaient près de lui. On aurait dit que soudain, tous étaient ses amis. Les plus démunis de ceux qui les espéraient vrais, en oubliaient pour un temps leurs conditions de vie pourtant restées précaires. 

 

Les clandestins, les marginaux, les laissés pour compte… Tous les exclus de la société s'approchaient du lieu comme autant d'éphémères. Ils vivaient  comme en mirage: l'esprit littéralement transporté en des ailleurs généreusement nourriciers et hautement hospitaliers. Très hautement même… Nombre d'entre eux et elles, semblaient heureux de voir s'établir autour d'eux des valeurs qui leurs paraissaient jusqu'alors chimériques, car trop inaccessibles. Une oblativité généralisée s'était emparée de tous ces braves gens. Jeunes et moins jeunes ne pouvaient dissimuler leur émotion.

Que de la chaleur humaine tout à coup !

Voilà ce que tous partageaient !

Ces gens se montraient heureux de n'avoir plus à se poser de questions. L'on aurait pu penser que l'humanité avait provisoirement brisé la muraille de l'indifférence… Était-ce pour autant une véritable chance?

Entre rêve et réalité, est-il possible: à partir d'une machine, de connaitre ensemble, une ferveur qui serait durable au point de jaillir, tel un Big-bang, hors d'un monde semi-virtuel, où tout serait mis en commun... Et de le faire au point d'influencer des réalités qui sont trop intimement acceptées pour tendre à s'idéaliser? Quoi qu'il en soit, si au moins cela pouvait aller jusqu'à se voir fraterniser entre ennemis jurés, nous pourrions, au moins l'espace de quelques heures, évoquer un possible "Miracle de Noël'' !

 

Y aurait-il sur cette terre un seul endroit où tous les hommes se ressembleraient enfin par le biais d'une sérénité d'âme?  Un monde opérant d'électronique certes, mais qui serait si réel en somme, que l'on viendrait de partout et de toutes les directions pour s'y réunir dans la joie et la paix du moment… Chacun qui le croirait y entrerait pour s'en sortir ! Un peu comme des brebis: sans être pour autant des moutons… L'on entendrait l'appel du berger. Un certain Monsieur Gamberge. Tenant par une main, un ange de petite fille. Laquelle assurant de l'autre, le destin d'une Fée-souris: ensemble ils nous conduiraient jusque dans un immense Jardin d'Éden !

Difficile de mieux rêver me direz-vous ! En tout cas rue des livres, il pouvait sembler qu'un doux alizé caressait à ce moment-là d'un souffle léger, le toit figuré de la Maison d'Encre et de Papier.

 

*


 

6

 

 

   Pourtant, même dans le plus beau des contes de fées, toutes les histoires ont une fin. Si le monde des rêves produit des êtres qui sont éternels, il n'en est pas de même pour les humains. Même s'ils sont parvenus à leur donner vie, à force d'y croire très fort.

Tôt ou tard, le Grand Magicien du temps en aura terminé. La maison faite d'encre et de papier disparaitra de la même manière qu'elle est apparue. Mais à reculons. Jusqu'à revenir au siècle précédent. Celui où il avait déjà souhaité la bonne nuit au chien Zébulon… Même la mire RTF  avait depuis longtemps disparu de l'écran bombé de nos très vieux téléviseurs en noir et blanc. De fait, il avait été décidé sur la page trois cent dix-huit du livre qu'il ne resterait plus rien de ce monde… Sinon que de la neige recouvrant de la poussière… La chambre rose serait bientôt oubliée. La fillette n'avait été qu'une apparition. Tout au plus un ange du hasard. Les rires, les chants, les gens aussi: tout allait soudain disparaître dans un dernier tourbillon glacial. Alors, la petite Fée souris fit se refermer le livre, rien qu'en le pensant très fort. Et puis elle s'approcha de la fenêtre, dont les vitres basses s'étaient parées de jolies fleurs de gel.

 

Le visage de l'angelot était à présent figé: ce n'était à la vérité qu'un bonhomme de neige. Des enfants de passage l'avaient fait naitre. Ses yeux n'étaient que deux gros boutons de manteau. Ils regardaient pourtant un spectacle permanent. Il se jouerait à jamais dans la rue des livres.

 

Doucement, la neige s'était mise à tomber sur cet endroit particulier du monde des humains. Elle avait recouvert les toits ruinés et les murs délabrés. C'était comme si elle avait voulu les protéger du gel en posant dessus une épaisse couverture toute blanche. Des milliers de flocons tourbillonnaient comme ils pouvaient dans le ciel. Mais s'ils semblaient danser au-dessus d'un réverbère devenu obsolète, il n'en était pas de même au sein de l'autre monde. Dans celui-là, les couleurs à l'entour semblaient plus bleues, plus intenses, et une jolie lumière éclairant la nuée, s'accordait à la rendre plus vivante encore.

 

Les bruits venant habituellement de la nouvelle ville en contrebas avaient place à du silence. Peu à peu, des guirlandes de cristal ciselaient des napperons pour décorer les branches dénudées des vieux arbres sidérés.

 

– Il neige ! Se dit le pseudo Angelot ! Il neige !

Et il ne se lassait pas du spectacle grandiose, qui s'offrait à lui si petit.

Comme pour mimer une réponse: une cloche au loin se mit en mouvement.

– C'est quand Noël ? Murmura l'esprit du bonhomme de neige.

– Bientôt, murmura le vieux réverbère, tu verras...

Intriguée par ce manège, Miette s'aventura cette fois au-dehors. Oubliant toute précaution. Le froid allait-il la terrasser? Bienveillante cependant, elle se mit à sautiller comme autant les flocons autour d'elle. C'est alors que son regard croisa celui brillant et superbe,  du père Gamberge

– Le Réverbère m'a fait un clin d’œil, s'extasiait le vieux: émerveillé !

Mais il semblait fatigué. Alors il avait dû gagner le banc. Depuis quelques jours, il avait entendu et vu beaucoup trop de faits incroyables se produire. Certains furent heureux, mais fugaces. Et puis la petite fille ayant été appelée pour une autre mission, alors elle lui avait avoué son statut spirituel. Et puis elle l'avait embrassé juste avant de disparaitre dans un jet de lumière étoilée. Alors il avait fait le vœu de la rejoindre dans ses ailleurs. La maison elle-même avait commencé de se dissoudre dans l'air au moment même où Miette l'avait quittée.

Miette aurait voulu le consoler. Elle s'était même transformée en "Petite-fille-aux-Allumettes". Mais il ne la voyait déjà plus… L'image de sa silhouette assise s'était mise à vaciller. C'est alors que quelque chose d'imprécis qui sortait de son être sembla s'étirer à l'infini. Puis cela se glissa doucement dans le livre ouvert qui de ses mains avait glissé sur ses cuisses… L'essence de son être s'installa comme on dispose un marque-page… Alors ses paupières se fermèrent, et il s'assoupit. Dans la maison d'encre et de papier, un petit ange de porcelaine blanche s'était auparavant installé de lui-même: il serrerait à jamais le livre que Miette  avait fait se replacer sur l'étagère de bois qu'elle recouvrit de poussière magique. Alors le temps l'avait gardée suspendue…

 

 

Toute chose, même si elle n'a pas forcément d'esprit pour communiquer, n'en possède pas moins une mémoire ionisée...

 

Non loin de là, il se pouvait deviner que certainement un faiseur de rêve, qui ne vivait que par son créateur, se contentait à contempler la supercherie qu'il avait mise en place.

– Oh, c'est bien peu de mal, devait-il songer…

Mais à quoi pensait-il en contemplant les fils qu'il avait raccordés à une série de vieilles batteries. Et pourquoi ne se posait-il aucune question à propos de ce qui pouvait bien animer la magnéto qui les alimentait... Pourtant, son côté gentiment esthète lui faisait remarquer que cela faisait déjà trop longtemps qu'il n'avait pas pédalé afin de recharger l'installation. Pourtant le fluide électrique persistait sans qu'il ait à intervenir… Le filament du vieux réverbère de la rue des livres était-il devenu autonome? Miette pourtant ne se posait pas ce genre de question. Elle avait remarqué que les fluctuations d'intensité de l'éclairage coïncidaient avec les déplacements des personnes virtuelles qui s'activaient sur Internet aux préparatifs d'un autre soir de Noël. Mais il était improbable que ce fût réalisable dans un quartier qui fut aussi mortifié.

– C'est ainsi, pensa tout haut la petite fée-souris: le flux inhabituel émanant de tous ces gens heureux d'en bas s'est moins réfléchi qu'emmagasiné dans la mémoire de la Grande Matrice d'en haut... Et puis elle avait regardé la lune. Se disant qu'il ne s'agissait là aussi d'un vieux réverbère !

– Magique, dit-elle, cet univers est magique !

– C'est juste un peu de neige… Ce soir de Noël sera parfait lui répondit comme en écho l'esprit de Monsieur Gamberge. Je sais, depuis que s'est ouvert le vortex, que je ne vivrai plus jamais seul. Il y a certainement "Là-Haut" une incommensurable bibliothèque. J'en profiterai pour y puiser encore, dans ses livres, un peu de l’émerveillement qui se lit à Noël dans les yeux des enfants… Comme tous les autres du passé que mon corps a connu, ce sera encore pour moi le plus merveilleux des Noël!!!

– Je pardonnerai aux chiens leurs petits arrosages, aurait pu ajouter le vieux réverbère… Et puis il s'était pris à rire… Mais aussi silencieusement que s'entend l'entrechoque des flocons qui en rencontraient d'autres, avant de rejoindre ceux déjà agglutinés sur le sol…

– Oh ! Oh ! Oh !... Fit un vieillard là-haut… Il conduisait par le ciel, un long traineau que tirait un étrange équipage…

 

Bon sang ! Un simple réverbère: objet de métal et de verre manufacturés, ne saurait ajouter autant de magie à celle de la fée électricité, songeait Miette…

 

Mais justement ! Si les voix qui s'inventent n'existent que dans la tête d'êtres qui se révèlent aussi rêveurs que moi, ça n'est certainement pas le cas dans celle d'un physicien chevronné ! Et puis, parmi tous ces gens qui s'activent en préparatifs festifs, combien y en a-t-il parmi eux qui comme moi, en façon de parler, croient encore au père Noël!... Je voudrais pouvoir aujourd'hui converser avec des gens tels Hoffman, ou encore Andersen.... Tous ces auteurs des livres roses de l'enfance… Mais je dois reconnaitre qu'à certains soirs ou rien ne va, alors j'ai la nostalgie d'autrefois la veillée de campagne. Où le père et la mère de famille faisaient vivre des histoires auprès d'un bon feu éclairant seul, la pièce. Mais puisque chacun d'aujourd'hui, même en bas âge, ne croit plus en rien qui n'est pas électronique: alors comment faire admettre, qu'un type descendra du ciel en cette future nuit du vingt-quatre au vingt-cinq décembre, avec pour seuls soucis que d'émerveiller des enfants... Sinon qu'à le dire à un réverbère… Qui se fiche pas mal de moi...

 

Cela se passant pourtant ainsi… Comme chaque année… Une naissance anniversaire se célébrant non loin d'ici ou de là… À la même heure.


 

ÉPILOGUE

 

   Dans la petite cité portuaire d'Honfleur, tout près de la mer, sur une ancienne vasière de l’estuaire, se trouve un espace de 10 hectares paysagers qui propose une promenade à la découverte de bateaux-jardins, au centre desquels, se dressent les bustes chers au patrimoine historique et culturel local. Ce jardin est public. J'y ai vécu de longues heures de méditation. Celles-là m'ont permis d'incruster en moi son image.

De retour dans le nord-est de la France, où certainement je finirai ma vie, il m'arrive de revivre des moments similaires. Notamment lorsque je me trouve dans la cité de feu Monsieur le Vicomte de Turenne, et m'assois sur un banc du Jardin botanique. Dans une allée que j'aime. S'insinuant sous des arbres séculaires protecteurs d'un vieux lampadaire… Ce sentier: je l'ai nommé "La Rue Des Livres". J'y ai fait le vœu qu'en bon vieux. Quand viendra l'instant dernier. Je m'installerai ici. Sur ce banc. Et je resterai là. Malgré le froid qui gagnera mon corps. Relisant mentalement le livre de ma vie.

 

Par on ne sait quel miracle: mon visage deviendra radieux ! Les yeux de mon âme verront enfin ce qu'ils ont tant cherché !

 

À mes pieds, quelques bonds de fée, exécutés par une souris furtive, laisseront des petits trous mystérieux dans la neige. Et puis ma silhouette disparaitra. Telle une ombre fuyante.

Et alors mon âme s'élèvera ravie ! Saluant au passage… C'elle d'un vieux réverbère… Protégé l'été par des arbres séculaires…

 

RHD

 

 

Bien amicalement de RHD


09/12/2015
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